quitter

Le soir, juste avant les vacances, les élèves quittent (le collège), généralement heureux, débarrassés de ce lieu qui organise leur temps, mais en sachant qu’ils le retrouveront. On quitte des amis avant la fin de la soirée, parce que la raison nous pousse à le faire : par exemple demain je dois me lever, mais en sachant que je les retrouverai. C’est plus difficile de quitter la monarchie, sans doute parce que c’est une décision qui ne se prend pas seul, mais ça arrive parfois. Quittera-t-on un jour le capitalisme ? Pour qui ? Cela dit, quand on parle de quitter, c’est plutôt dans le domaine de la vie amoureuse. On quitte celui ou celle qu’on a aimé(e), sans toujours bien savoir pourquoi, au fond. La plupart du temps, c’est irrémédiable. C’est sans doute une manière de s’éprouver, et d’éprouver l’autre, pour voir comment on réagit quand on se retrouve dans la solitude. Je me souviens adolescent de la chanson « La solitude, ça n’existe pas » : je trouvais ça crétin de penser une chose pareille. Nos vies sont pleines de ce geste de quitter, anodin ou terrible, redouté, désiré, déflagrateur, libérateur. Il arrive que ce soit violent. Un simple coup de téléphone peut concentrer brutalement tout le malheur et toute la dévastation de la séparation. La jeunesse est friable, sans expérience. C’est comme si son temps était d’un coup vidé de ce sur quoi elle cherche à bâtir, l’amour. Celle qui t’aimait passionnément creuse un trou dans ta vie, et boum, tu tombes dedans jusqu’au fond, signe précurseur de l’enterrement de la liaison, de la séparation irrémédiable. Comme pour combler le vide, un torrent de larmes brûlantes coule parfois, mais coule aussi sans doute pour réduire en cendres l’amour trop concret encore, rayé de la carte. Quitter, planter l’autre, et toi tu avances. Je n’exclus pas d’avoir quitté quelqu’un en partie pour avoir la certitude de ne pas être le seul à l’avoir été avant. Être quitté, planté là dans la vie. Enraciné dans les profondeurs aigres de la cessation. Plus rien. Sinon des soubresauts pitoyables et un visage dévasté. L’allure du désir mouvant encore, mais cloué dans un cercueil. Irrémédiablement cloué ? Quelque part dans la douleur de la séparation, il existe toujours des ressources. Les ongles trouvent la force d’agir, la volonté nébuleuse de s’accrocher à la paroi pour rejoindre la surface, d’abord, puis la lumière, dans l’étrange, absurde peut-être, désir de sortir, de se relever, de dire un peu au revoir aux cendres du temps. Passer par le perdu pour ne pas rester là.

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