résurrection

J’aimerais bien, mais par mesure de prudence, je préfère ne pas attendre ma mort. Passer par l’art est une voie qui a fait ses preuves pour retrouver un élan de vie, mais avant la mort (les marches funèbres, les musiques d’hommage à l’occasion des enterrements, ça émeut les vivants, mais ça n’a pas l’air de ranimer le mort, les cercueils sont sans doute trop épais pour laisser les notes s’immiscer). La musique remplit les corps et les esprits vides, les corps et les esprits disponibles, nous sort de notre léthargie insidieuse, nous lève de nos chaises. Prenons par exemple la symphonie « résurrection », ça tombe bien, n°2, de Gustav Mahler. Les premières notes vous cueillent, vous sortent immédiatement de votre torpeur, sans ménagement, comme un bonjour qui secoue. Je ne suis pas très sûr, mais je pense que ma découverte de cette symphonie « résurrection » date d’un été, dans la maison de vacances de J., au Pyla, alors que je devais avoir environ quinze ou seize ans. Un jour de désœuvrement, un après-midi où on se traîne avec le soleil trop fort et l’adolescence trop timorée, je jette un œil sur les 33 tours. Il y a ce disque qui m’attire parce que ce nom, quel nom, Mahler, ne me dit rien, et du coup ça me dit. Il ne passait pas aux émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. La platine était sur le pallier, après l’escalier en colimaçon étroit qui permettait d’accéder à l’appartement, petit, mais avec une terrasse assez grande, avec vue sur un morceau de bassin d’Arcachon, et parfois sur les écureuils qui se baladaient dans les pins. Je crois que c’était une version de Zubin Mehta, sans certitude. J’écoutais la symphonie assis par terre, devant la platine, près des enceintes, concentré, intrigué, surpris, conquis, prêt à changer de face de lecture, puis à changer le disque, puisqu’il en fallait deux, j’avais envie d’en savoir plus, la durée de la symphonie étant trop longue pour être gravée sur deux faces. Sa musique était neuve pour moi, elle bousculait, me débordait, me captivait puis me laissait reprendre mes distances, l’intensité baissant, laissant la place à la déconcentration et à l’ennui, et me rattrapait d’un seul coup, elle m’amenait vers des paysages musicaux que je ne connaissais pas, je trouvais qu’elle faisait le grand écart de l’intime au grandiose, du subtil et du grandiloquent, plutôt inhabituel pour une symphonie, comme l’ajout de la voix et des chœurs. J’essayais de comprendre quelque chose à ce que Mahler exprimait. Je n’y arrivais pas. J’ai vu quelques années plus tard une émission à la télé où Léonard Bernstein répétait avec l’orchestre et le chœur et expliquait son interprétation de la symphonie. Cela m’avait permis d’en mieux comprendre le sens, et à ne pas en rester à un simple plaisir d’auditeur incapable de saisir les expressions et les nuances. C’était éclairant, limpide, d’autant qu’il mettait un bel enthousiasme à en parler, à transmettre aux musiciens et aux spectateurs. Aujourd’hui, j’ai oublié les 9/10° de ce qu’il disait. Ensuite, après les vacances, je l’achète et chez moi je l’écoute cette fois-ci sur CD, une version de Bernard Haitink datant de 1968. Je l’écoute si possible et de préférence couché, entre les enceintes, les yeux fermés, ou dans le noir. C’est la meilleure façon d’écouter de la musique. Que les enceintes soient nos oreilles et que notre corps baigne dans le rythme, et si possible connaisse la transe (immobile). Je l’ai entendue une fois, en concert, il y a longtemps, je ne sais plus du tout quel était l’orchestre, dans un théâtre, mais lequel, pas de souvenir. Je sais en revanche que ça me donnait des frissons de l’entendre jouer, que j’étais heureux d’être là. Je ne sais pas pourquoi je suis électrisé par le premier mouvement, ému à ce point par le lied «Urlicht», par le final avec le chœur. Peut-être ceci : comme sur les routes sinueuses de la Lozère par exemple, presque vide de toute présence humaine, écouter cette symphonie produit un effet singulier, comme si la musique était chez elle chez nous, et qu’elle était destinée à nous rappeler tout ce qu’il y a de mobile dans nos émotions ; elle nous rappelle notre nature, notre contact avec la nature et les émotions sauvages que l’on éprouvait avant de s’en éloigner, elle nous aide à les faire renaître, et à nous émouvoir sans frein. C’est une invitation à observer le paysage en soi, autour de soi, à repérer quelles notes font vibrer quelque chose ou nous font vibrer, et une incitation à prendre la direction (comme un chef de chœur, un chef d’orchestre) qui nous anime. Il faudrait du temps pour tenter de comprendre et de traduire ce que nous aimons dans les musiques qui nous donnent la chair de poule.

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Une réponse à résurrection

  1. Frédéric dit :

    Pour se remémorer les 9/10èmes, et pour le bonheur d’une si lumineuse pédagogie, voici sans doute la référence audiovisuelle : https://www.youtube.com/watch?v=CJeRlfibzcs

    Je me souviens d’une amie à qui son psychanalyste lacanien avait dit « Malher, ça tombe sous le sens… »

    Je me souviens de moi à seize ans découvrant de Requiem de Mozart allongé sur la moquette, la tête entre les enceintes.

    Je me souviens que cela marchait aussi avec Nirvana – mais là je me relevais très vite pour communier en headbanging.

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