sebald, d’après nature

La vie nous prend dans ses filets. Sebald aussi.

A lire le deuxième texte (intitulé « … Et que j’aille tout au bout de la mer ») qui est au centre du recueil D’après nature, de Sebald (éditions Actes sud), celui des trois dont je me suis senti immédiatement le plus proche, on est pris dans un battement irrésistible. Celui, peut-être, qu’il s’agit d’entendre, un parcours à travers les tragédies, avant la mort, une pulsation effrénée, vitale, qui mène jusqu’à ce qui peut venir leur faire de l’ombre.

Sebald choisit de nous parler, en trente et un courts chapitres poétiques, de la vie de Georg Wilhelm Steller. Il passe très vite sur sa naissance, seulement mentionnée, pour nous dire tout de suite après celle qui importe davantage, la nouvelle d’une « expédition d’une ampleur encore inédite », dans le Pacifique, l’exploration de « la route maritime vers l’Amérique » : partir très loin, une sorte de détour, le plus long possible. Mais cette expédition est décidée dans le cadre de « l’extension » de l’Empire de la tsarine.

Avec ce détail historique, on perçoit que l’aventure mènera inévitablement vers la destruction. La destruction (ce mot revient fréquemment chez Sebald, et donne son titre à l’un de ses livres) toujours sûre, impériale.

La destruction fera signe souvent.

« Images, découverte, imagination ». C’est sans doute toujours comme ça que ça commence, l’envie du monde, de goûter à l’inconnu. Ça ondule dans la tête, ça doit se concrétiser en pas, en kilomètres parcourus. Rien ne le détournera de cette idée.

Quelle portée donner à ceci : l’auteur et son personnage ont en commun les mêmes initiales : G.W.Steller ; W.G.Sebald ? La discrète prise de liberté de la pensée avec le biographique, le jeu décalé de l’imaginaire ? Sebald (quel autre Empire viendra détruire tout sur son passage ?) comme Steller ont écrit. Dans cette légère modulation des initiales, on est tenté de s’y engouffrer, on le fait, tranquillement assis sur notre chaise, le livre à la main.

Passionné par la faune et la flore, devenu médecin assistant sur un paquebot, Steller ne veut pas de place dans la société. Il veut naviguer, se perdre, si possible effacer son enfance, sa jeunesse, ses études, plutôt découvrir. D’où la traversée des villes, dix années d’attente, la rencontre avec des hommes qui l’orientent dans sa détermination – celle avec Bering (qui donna son nom au détroit), en quelques vers, est saisissante : cloîtré dans une pièce minuscule, devenu un animal -, et la traversée des mers.

Dans le désert d’eau pour rejoindre l’expédition de Bering, Steller est confronté à des mirages, à la mort, et il faudra longtemps avant que devant lui se laissent deviner « l’image faiblement hachurée d’une chaîne de montagnes », celles de l’Alaska. Le noir, pour une fois, laisse place au rose et au violet. Mais tous les matins sur le pont, aux premières heures, avec détermination, Steller venait pour l’image.

Pendant dix petites heures miraculeuses d’équilibre, Steller, sur les terres enfin abordées, n’est pas attaqué mais accompagné par des animaux. Et dans un éclat de lucidité humaniste, perçoit que la science pourrait « réduire le désordre du monde », ce qu’il ne veut pas. Il choisit plutôt de prendre quelques objets trouvés dans une habitation et d’en déposer quelques-uns lui appartenant. Douceur. Le moment où il sera « heureux pour la première fois de sa vie » est encore à venir.

Steller ne retournera pas en arrière, ne retournera pas dans la capitale. Il marchera vers les Cosaques, défendra les populations indigènes. Sait ce qu’il faut penser de l’impitoyable société.

Je pense à des œuvres qui me semblent familières de Steller : Peste & choléra de Deville (sur Yersin) (Seuil), Derzou Ouzala de Kurosawa, peut-être aussi Eloge des voyages insensés de Golovanov (Verdier).

Une lecture pour atteindre ce qu’il y a en l’autre, malgré ce qui ruine en chemin, de radicalement vivant.

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