tablée, pierre michon

La lecture et ce qu’on appelle l’actualité ont parfois de ces percussions.

Dans le paragraphe qui sert de préambule à Tablée, texte consacré à deux tableaux de Manet, Michon dit s’intéresser aux « frottements des hommes entre eux ». Je lis ça au moment où on peut entendre quelqu’un qui fut premier ministre, dire à propos d’un site d’information : « Je veux qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public ». Le politique, ici, se définit comme (ou se prend pour) celui qui veut pouvoir décider de qui a le droit, ou non, d’informer, et d’avoir des opinions.

A la question « Que fait-on dans un café ? », Michon répond : « On coexiste » […] On fait l’expérience nue de la promiscuité. » La table, dans un café, est « un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux », autour duquel les corps, à la fois acteurs et spectateurs, forment « une tablée démocratique, c’est-à-dire éclatée, non pas pour régner, ce n’est plus possible, mais pour exister seulement à ses propres yeux, ne pas tout à fait déchoir, faire comme si les limites spatiales de son propre corps, dont seul le corps de l’autre décide, on les avait choisies en toute liberté, en toute royauté ».

« Régner, ce n’est plus possible. »

Cela, en exprimant sa volonté d’exclure définitivement l’autre de la tablée, le politique semble l’ignorer, ou vouloir l’ignorer, mais l’écrivain heureusement, est là pour le rappeler : ce n’est plus possible de régner sans partage, en prenant toute la place, en écartant certains de la table.

La littérature est un peu plus lucide, et plus accueillante, tout de même, que certains discours politiques.

(éditions de l’herne)

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