tennis

Chaque vendredi soir de dix heures à minuit, quatre types d’âges variés se retrouvent sur un terrain de tennis pour taper et taper dans la balle, comme une libération de la nervosité accumulée dans la tête et le corps pendant la semaine, dans la bonne humeur. Par exemple, si par hasard l’un des joueurs fête son anniversaire, l’échauffement consiste à boire du champagne. Mais avant ces épisodes qui s’éternisèrent quelques saisons, la pratique du tennis, qui remonte à mon enfance, était très sérieuse : tout jeune joueur devient dans sa tête un futur champion. Pourquoi le tennis ? Je le regarde avec intérêt à la télé, j’y joue, initié par mon frère, sur une plage vendéenne, ou sur des cours. Quelque chose d’autre me pousse à m’y consacrer un peu, à m’inscrire dans le club municipal : l’ennui ; le désir confus d’affronter l’autre, mais à distance, et par l’intermédiaire d’une balle (la boxe, trop près de l’autre, et je n’aime pas être plâtré, j’ai déjà testé au ski). Jouer au tennis est une façon parmi d’autres de chercher à savoir ce que l’on vaut, en craignant, puisqu’il y a compétition, duel, de ne pas avoir le dessus. Alors : taper des heures sur un mur dans le club (mais d’autres joueurs prennent trop de place à côté de moi), sur le mur étroit et le volet baissé du petit jardin derrière (mais ça dérange le voisin du dessus et les parents), sur le mur de la chambre pour m’entraîner aux volées (mais ça dérange les parents)), sur un mur de l’immeuble (mais ça dérange celui qui vit derrière), sur le mur du garage de l’immeuble (mais les voitures qui rentrent ou qui sortent me dérangent en plein échange ! (et devoir en plus appuyer sur l’interrupteur, pour rallumer, tant de fois !)). Où que ce soit, taper dans une balle, c’est la double découverte du désir insatiable de la jeunesse de se dépenser, et que les adultes sont trop souvent là pour freiner l’accomplissement de ce désir. Le tennis est depuis longtemps adulte, il impose donc ses limites : les règles du jeu et les lignes, l’arbitre et les traits blancs sur le sol pour y veiller. Risque de la faute, d’être dehors. Le tennis est ce sport étrange qui se joue dehors et qui interdit aux coups d’être « dehors » (out !). C’est déborder qui est interdit. C’est l’austère apprentissage qu’il ne faut pas dépasser les limites autorisées, alors que l’homme se définit déjà par tant de limites, l’apprentissage de ce qui n’est pas permis, sous peine de perdre. Sortir des sentiers (de terre) battu(e)s, voilà ce que ce sport nous apprend à ne pas essayer de faire. Voilà le problème. Quel plaisir pourtant de déborder des lignes : cela provoque le rire, mais aussi la découverte, la surprise. La pratique du tennis nous révèle la frustration consécutive à l’interdiction de dépasser le cadre fixé par d’autres que soi, et notre incapacité à savoir maîtriser nos coups sans y travailler. Les règles du tennis apprennent à se conformer au raisonnable défini par autrui, et à comprendre qu’il est tout de même possible de s’exprimer dans un cadre fermé : une fois celui-ci admis, on peut ressentir du plaisir, justement en y réinjectant de la surprise, par le toucher de balle (quelle drôle d’expression !) le contre-pied, l’amortie, le lob, la montée à contre-temps, le coup inattendu, qui provoquent le sourire ou les applaudissements (taper la balle entre les jambes). On peut s’amuser. Avec le matériel, les préparations physiques, la place à la fantaisie dans les compétitions est devenue bien maigre. Les joueurs que j’aimais : Mac Enroe (qui rejetait avec virulence les règles d’arbitrage), Vilas, Leconte, Mecir. C’est une attirance esthétique que je devais ressentir surtout, car leurs jeux n’ont pas beaucoup de points communs. Devant la télé, on a le temps de les observer, de près, bien plus que dans un stade. Faire un beau coup, un beau geste. A dix-douze ans, je veux les imiter ; leurs gestes, leurs mimiques, leurs vêtements m’attirent. Je choisis même une raquette que mon prof ne m’a pas recommandée et que le vendeur me déconseille, mais je suis têtu : c’est cette marque que je veux, car c’est la marque de mon joueur préféré. Mais je me trompe. Ça finira en tendinite, cette histoire, à vouloir forcer, ressembler, taper plus fort, minimiser la douleur, aveu de mon erreur, que je traîne depuis, qui m’a conduit à moins jouer, à ne presque plus jouer, excepté aux internationaux d’Aulnay et de Houat, où, depuis quelques années, devant des spectateurs médusés, mon expérience (immense) forme la jeunesse.

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3 réponses à tennis

  1. P. dit :

    Lendl, tout de même, Lendl.

  2. Philippe Thouart dit :

    Retrouver cela un jour, quel pied cela serait ! Il est un mot qui définit bien le tennis c’est ÉCHANGES…

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