un tas de feuilles mortes


Je me fais parfois la réflexion que les hommes n’aiment pas le contact avec ce qui vit. Il suffit qu’un homme nage dans une eau opaque pour que son esprit soit malmené par la crainte d’une méduse, ou même de petits poissons qui viendraient se frotter contre ses jambes, contre son corps. L’esprit redoute tout ce qui s’anime peut-être, invisiblement, au contact du corps, qu’il alerte en cas de problème. Si un être vivant inconnu le touche, l’effleure même, l’homme perd son calme, il se met à gesticuler dans tous les sens (ce qui est risible pour d’éventuels spectateurs, heureux de leur statut, hélas provisoire, de spectateurs), sous la tension. Une grande araignée dans une chambre, il sort l’aspirateur. Tous les animaux seraient vénéneux. Dans une forêt la nuit, un craquement de bois, un oiseau qui hurle, deviennent vite inquiétants, font sursauter, comme s’ils étaient menaçants. Un animal court vers nous, et on est sur nos gardes.

L’homme découpe les arbres, pollue les mers, élève les animaux dans des cages. Il s’est construit un peu partout des villes, des villes collées les unes aux autres, des villes parfois interminables, et des habitations de béton muet, froid, inerte, où il passe des heures entières enfermé, protégé de tout, à l’exception d’une coupure de courant électrique, ou pire, d’un tremblement de terre dévastateur.

Quand un animal est mort, méduse, oiseau, il continue encore à procurer un certain effroi, alors qu’il est inoffensif. L’homme n’ose pas le toucher, il préfère mettre des gants. Il craignait l’animal vivant, il le craint mort également. L’homme n’est pas sûr de lui. C’est peut-être contagieux, la mort. On ne sait pas bien.

L’un des plaisirs de l’automne, quand on est enfant, c’est de marcher dans les tas de feuilles mortes dont se séparent leurs branches lasses, de shooter et reshooter, dedans, pour entendre leur froissement sur le sol, et les réanimer momentanément, de sentir sous les chaussures qu’elles sont imprégnés de la pluie nocturne. C’est l’expérience inverse : l’homme s’en donne à cœur joie, il ne risque rien avec les feuilles mortes. Il maîtrise la nature à condition que celle-ci, dans son esprit, soit inoffensive, inanimée.

C’est un matin gris de vent léger. Sur le chemin après le virage, un beau tapis de petites et fines feuilles jaune vif désordonnées apparaît, sans prévenir, dans mon champ de vision, sur le trottoir, débordant sur la route, se déployant sur les dizaines de mètres où la rue se prolonge, en dessinant une courbe légère, sans autre recours que sa propre lumière, attirante, réjouissante, comme une opposition colorée au monde gris de fatigue peut réjouir, attirer. La surface dorée ajoute au sol de béton, à la réalité prévisible, déjà construite, une nouvelle nappe de clarté. Ainsi des boucles qui gigotent aux oreilles d’un visage lumineux, des bracelets qui cliquètent au poignet, d’un animal tatoué remontant la peau blanche d’un bras, près d’atteindre l’épaule. Des traces de la nature, qui périt pour un temps, comme elle annonce le printemps lumineux à venir, nous appellent à supplanter la pénombre grise, qui s’étend un peu plus chaque jour de toute son indifférence, dans notre esprit, dans les existences qu’on se construit, mais passagère.

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Une réponse à un tas de feuilles mortes

  1. P. dit :

    La pénombre grise ne s’étend plus, au contraire.

    Texte d’un habitant des villes, cependant.

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