voyage sentimental

Minceur du mois passé au Viêt-Nam. Pour la dernière soirée, nous retournons, comme si c’était hier, vers le même restaurant qui nous avait accueillis un mois plus tôt, parce que nous sommes fatigués, parce qu’il est tard, parce que nous nous réveillons tôt le lendemain matin, parce qu’il est près de notre hôtel, parce qu’il est calme. Une petite douleur mélancolique y traîne les pieds, dérive, s’avoue secrètement qu’il lui plairait d’avancer dans un chemin, brûlant et réconfortant, d’ivresse.

Imprégné de Viêt-Nam, nourri peu à peu (ou subitement) d’images, de sons, de mots, d’odeurs, de sensations, de repas, de rencontres, de couleurs, de regards, de voix, de musique, de terre, de ciel, de pluie, de marches, de pauses, de nombreux trajets de nuit, de jour, en train, en car, en vélo, en moto, à pied, je vais raccrocher, le dernier soir, l’évaporation inéluctable du Viêt-Nam à un silence, un remède et une tentation.

La vie est là, silencieuse. Presque un mois plus tard, elle nous a reconnus. Son accueil est à la fois discret et chaleureux, comme si nous étions chez nous, ici. Cette fois-ci, elle partage notre table presque toute la soirée. Sa présence donne l’illusion que la bascule des jours vers le souvenir peut encore être repoussée, dans une souplesse rêvée du temps.

Et une accélération. Le vin blanc frais de Dalat, magnifiant la tristesse que je ressens de partir, imprime à la soirée, à tout le voyage, une note finale caressante, affolante. Je montre à la vie mon verre de vin, puis elle, puis le bar. Elle se lève, elle prend un verre et revient s’asseoir à mes côtés. Je la sers (je voudrais aussi écrire : je la serre, dans mes bras), nous trinquons, nous sourions. Elle se lève, je l’attends ; elle revient, c’est bien.

Pendant le repas, deux enfants habillés d’un rien s’approchent de notre table et nous regardent manger. Sans un mot, ils nous demandent une part de notre dîner. Nous sommes gênés. Nous leur donnons une part, qu’ils partagent tout de suite et mangent, puis de l’argent. Ils restent près de nous et continuent à nous regarder manger. Le malaise augmente. Ils s’éloignent mais si peu. Ils nous regardent encore. Ils s’éloignent doucement. Non. Ils s’approchent des clients de la table un peu plus loin.

Comme dans les restaurants à Paris, quelqu’un vient à notre table proposer des roses, une jeune Vietnamienne. C’est parfait, et sentimental. Je lui en achète une pour l’offrir à la vie.

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