voyager

Ce que les hommes voyagent. Un peu comme ils parlent. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire. Ils parlent et ils voyagent parce que ça ne leur suffit pas. Il faut projeter un trajet partant de soi vers l’autre, pour braver la solitude, expérimenter ce que l’on est, voir si ça fait écho. Voyager contre la monotonie, pour sortir de la rumination où l’éternel quotidien nous assigne, même si l’on sait qu’on finit toujours par y revenir. Voyager, ce serait aussi nous aider à clarifier l’étrangeté du monde, à soigner notre tristesse dans le vide du monde. Les scientifiques, les religieux, chacun à sa manière qui n’est pas du tout contradictoire, tente de comprendre où l’on est, en défendant l’idée rassurante que le lieu de notre existence obéit à des lois, s’explique par des théorèmes. Le voyage, c’est une autre tendance : c’est élargir l’espace de notre connaissance (d’autres lieux, d’autres œuvres, d’autres êtres, d’autres expériences) pour aboutir à être encore plus perdu qu’avant. Comprendre qu’il n’y a pas grand chose à comprendre. Pendant dix ans qui traversent mon enfance et mon adolescence, c’est le même moi, le même mois d’août, le même lieu de vacances, le même emploi du temps, le même regard sur les lieux et les jours. Pendant des années les mêmes paroles sont entendues. C’est peut-être là que germe et finit par me chatouiller l’idée de voyager. Heureusement, avant de la rendre concrète, il y a les cartes, les atlas, qui donnent envie (l’Amérique du sud surtout, l’Argentine, le beau nom de pays). Et possibilité aussi de partir à l’aventure avec Tintin. Voyages confortables, évasion par l’imagination. Dans ma tête l’espace est plutôt étriqué, mon cerveau est plutôt serineur que voyageur. Il y a dans la répétition des rues du périmètre où je vis quelques chose de mort. L’arrivée au bord de l’océan, quoique répétitif, est une brèche, un exemple d’ouverture, d’élargissement. Je me souviens que je l’attends avec impatience ; sa constance me rassure. Le vent. Changer d’air, de rues, de villes, de paysages, de vie. Je le vois arriver comme une vague imprévue, comme un vélo dans un croisement, le départ vers un autre lieu. Dé-coller. Voyager dans un pays peut être exaltant, réjouissant, au point de vouloir prolonger, déborder le temps défini à l’avance, y rester. C’est l’accumulation d’images, de sons, d’odeurs, de goûts nouveaux, qui procure le sentiment d’être soi-même en devenir d’autre chose. Les cartes qui par le passé, enfermé dans ma chambre, développaient le monde, ont maintenant, dans les rues de la ville lointaine d’Asie, l’effet inverse d’enfermer le regard vers une cible recherchée, d’empêcher les yeux de divaguer au hasard de ce qui se présente. C’est aussi le plus triste constat qu’on est lesté de multiples réflexes, conditionnements anciens, comme tatoués en soi, à peu près indélébiles. Voyager est la mise en évidence de la tension entre les deux. Comme le dit un trajet en avion : s’éloigner du sol où l’on a passé des années, mais dans la crainte de la chute. Descendre jusqu’au sud, marcher dans le désert quelques jours, mais sous prétexte que ça gratte le cou, ne pas pouvoir attendre le retour dans la ville pour se raser. Pendant que je marche sous la torpeur humide du Viêtnam, ma montre que je tenais dans la main m’échappe et glisse dans un trou. Je m’arrête pour essayer de la reprendre, mais mon bras est trop court, elle est tombée trop profond. Je continue sans elle. Mais ce n’est que l’objet qui oriente dans le temps que j’ai laissé là-bas. Moi, j’ai continué mon chemin, mon temps est resté avec moi, s’est éloigné du Viêtnam. Voyager, ce serait ça, une part de mon temps s’enfonce dans la terre arpentée pendant un mois et la terre s’enfonce dans ma peau. Ne pas rejoindre le point de départ, redevenu point d’arrivée. Le plaisir de voyager est à la fois réel et glisse entre les doigts. Globalement insaisissable. C’est une nouvelle figure familière dont on sait à l’avance qu’elle ne sera que passagère. L’attrait de la découverte, le désir de connaître, il faut rester longtemps, revenir plusieurs fois, sinon non. La seule vraie manière de voyager, c’est d’habiter le voyage, ne pas simplement être de passage. Après, il en reste des carnets remplis et des photos qu’on regarde, un pincement au cœur qu’on enrobe de plaisir communicatif, qu’on montre dans la foulée du retour et ensuite, le reste de la vie, si peu souvent. Le paradoxe est que le seul moyen de parler de ce qui échappe est de le fixer, avec des photos, des croquis, des dessins, des livres. Ajouter mon regard au réel. Lui parler. Mais je suis revenu, quelque chose a changé. J’ai descendu l’échelle, j’ai sauté dans l’eau, j’ai nagé dans la baie d’Halong, une nuit sans vent, le ciel nuageux, à moitié ivre, dans une eau opaque et douce, seul, ou bien entouré sans le savoir de poissons et de plantes aquatiques, que je n’ai pas vus ni sentis.

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Une réponse à voyager

  1. Frédéric dit :

    Cette scène de la montre perdue en pays étranger dans un trou de moiteur végétale, si cinématographique, je m’en souviendrais longtemps, comme si je l’avais vécue – moi qui n’ai jamais foulé la terre vietnamienne -, ou mieux encore rêvée, et elle justifierait tout un roman, et « L’amant » de Marguerite Duras en deviendrait aussi factice qu’un film de Jean-Jacques Annaud…

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