yeux

Yeux. Les zyeux. Drôle de nom, organe mystérieux. Rares sont ceux qui connaissent bien le fonctionnement de l’œil. Les yeux : on ne pense pas si souvent à les couper en deux, à les ouvrir, pour voir comment c’est fait, dedans, comme il arrive que l’on coupe un insecte mort, pour percer le mystère intérieur. C’est pour cela que les images de l’œil dans Un chien andalou sont difficiles à regarder. C’est affolant d’imaginer qu’on va couper notre œil. C’est un organe vital.

Les Lumières de la ville de Chaplin : dès la scène d’ouverture, le vagabond est celui qu’on ne veut pas voir. Il est l’intrus, le parasite dans la célébration de la statue « paix et prospérité ». La prospérité cache toujours la misère. Ensuite, par un quiproquo, la marchande de fleurs, parce qu’elle est aveugle, confond le vagabond avec un riche. Elle ne le voit pas tel qu’il est en réalité. Plus tard, le vagabond sauve la vie d’un riche, ivre. Dès lors, lorsqu’ils se croiseront, le riche ne le reconnaitra que quand il sera ivre. Ivre, c’est son meilleur ami ; sobre, ce n’est plus qu’un inconnu pour lui : c’est un pauvre, c’est un autre monde. Le film montre que les pauvres sont invisibles aux yeux des autres, riches ou aveugles. Seule l’ivresse permet momentanément de les voir, parce qu’elle occulte le fait d’être riche, qu’on appartient à une autre sphère de la société. Le reste du temps, celui du regard vissé à l’appartenance sociale, les riches sont aveugles si un pauvre se trouve sur leur chemin. Ils détournent les yeux.

On retrouve cette idée, presque cent ans plus tard (1931/2019), les temps ne changent pas, dans Parasite : le couple de riches ne voit pas que ceux qu’ils emploient sont pauvres. Ce n’est pas possible que des pauvres les roulent. Ils sont aveugles. La seule chose qu’ils perçoivent des pauvres, c’est leur mauvaise odeur. Les pauvres puent, mais ils sont invisibles. Ils changent leur identité, ils se cachent. C’est la condition pour tenter de mieux vivre.

A la fin du film, le vagabond utilise l’argent du riche pour permettre à la marchande aveugle d’être opérée afin de retrouver la vue. Lui, le pauvre qui se fait passer pour riche, annonce au même moment qu’il doit partir pour un long voyage. Il ne peut que disparaître aux yeux de celle dont il est épris, sentiment réciproque, (tu, car les pauvres ne sont pas aimables) mais à la condition que la marchande de fleurs imagine toujours que son bienfaiteur est un homme riche. Sinon, le vagabond perdrait toute crédibilité, apparaîtrait comme un usurpateur, un faussaire, un voleur. Mais puisqu’il n’a pas un sou, il ne part pas, ou bien si : il va en prison, à cause de l’argent qu’il a obtenu grâce au riche, mais qui ne reconnaît plus le vagabond. Sorti, les vêtements usés, il traîne dans les rues et se fait chahuter par deux gamins vendeurs à la criée. C’est au beau milieu d’une scène burlesque où le vagabond est la risée des gamins et de ceux qui assistent au spectacle, que l’aveuglement de la marchande de fleurs prend véritablement fin. Elle espère, quand un beau client bien habillé entre dans son magasin de fleurs, que l’homme riche soit enfin revenu de son voyage afin qu’il la reconnaisse, et qu’elle le remercie, qu’elle l’aime. Au lieu de cela, elle voit le vagabond, elle rit de lui qui, en se retournant, reste figé, ne peut plus quitter la marchande des yeux, les pétales de la fleur jetée dans le caniveau tombant un à un. Amusée par cet inconnu qui la fixe du regard, elle s’approche de lui pour lui offrir une fleur et une pièce. Et c’est en prenant la main du vagabond, qui justement pensait s’enfuir, en entrant en contact avec lui, qu’elle reconnaît l’homme riche en lui, grâce à qui elle n’est plus aveugle. Scène de reconnaissance : ses yeux voient désormais qu’elle s’était aveuglée sur son bienfaiteur : le riche était en réalité pauvre, et le pauvre riche : « You can see now ? – Yes, I can see now ».

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Une réponse à yeux

  1. Philippe Thouart dit :

    Un oeil coupé en deux on a le
    V d’un côté et le U de l’autre

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